Jean-Paul Ney : « La DGSE doit absolument évoluer et communiquer si elle veut recruter »

Cette semaine un article de La Tribune explique que les services secrets français sont en panne de recrutement. En effet, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), a connu à nouveau cette année des difficultés de recrutement.

C’est ce qu’a révélé la semaine dernière devant les députés le directeur des affaires stratégiques du ministère de la Défense Michel Miraillet. Selon lui, la direction de la DGSE a eu dû mal à réaliser son schéma d'emploi 2007 en raison des difficultés récurrentes pour le recrutement de certains spécialistes. 80 emplois seraient vacants.

Nous avons posé quelques questions à Jean-Paul Ney, vice-président de la Commission des journalistes de la défense et des correspondants de guerre, spécialiste des questions de renseignement.

Intelink.info : Vous étiez au courant des soucis de recrutement de la DGSE ?

Jean-Paul Ney : Oui, depuis quelques temps la DGSE a du mal à recruter pour trois raisons. Premièrement elle n’arrive pas aligner ses offres de rémunération sur celles du marché, deuxièmement elle ne communique pas assez, troisièmement elle doit redorer entièrement son image ‘de marque’ auprès des civils et des militaires si elle veut attirer les meilleurs éléments.

Intelink.info : La DGSE ne communique pas assez ?

Jean-Paul Ney : A part un ou deux reportages autorisés à TF1 et France 2, depuis deux ans, rien de plus, sauf le lancement discret du site web qui est relativement complet, mais aucune communication autour. C’est un fait, la DGSE doit absolument évoluer et communiquer si elle veut recruter, les choses ont changé et la concurrence est rude.

Intelink.info : Quels types de profils la DGSE cherche-t-elle à recruter ?

Jean-Paul Ney : C’est assez compliqué et simple à la fois, les services secrets français recherchent des linguistes dans les langues rares, des spécialistes des techniques informatiques et des systèmes d'information, des ingénieurs des technologies des langages. Ca c’est pour la partie la plus importante, il est clair qu’un ingénieur informatique ne va pas sacrifier un large et confortable salaire pour une place à la DGSE dont le salaire est aligné sur ceux de la fonction publique… On peut le comprendre ! Les plus éminents spécialistes sont souvent les plus jeunes, ils maîtrisent le cryptage, les réseaux, les failles de sécurité et les techniques avancées d’infoguerre, ce n’est pas facile pour cette institution de proposer à la sortie d’une grande école un petit salaire face à de grosses sociétés et/ou groupes dont les arguments en euros font mouche, le combat est inégal.

Intelink.info : Quelle est la solution alors ?

Jean-Paul Ney : Tout d’abord, la DGSE, je le répète, doit communiquer, jouer sur la fibre patriotique, lancer un grand programme d’information et de recrutement, elle doit créer des équipes spécifiques – notamment des employés plus ou moins jeunes – pour aller faire des conférences dans les grandes écoles, pour « vendre la boite » et accrocher les jeunes étudiants sur les métiers du renseignement. Une fois certains profils accrochés, il faudra ensuite les suivre régulièrement. Les autres, la CIA, le MI-6, et même les espagnols du CNI le font très bien, pourquoi pas nous ? Ensuite, il faut réserver une partie du budget de la DGSE à l’augmentation des salaires, c’est inéluctable, la fibre patriotique c’est bien, l’argent reste quand même le nerf de la guerre.

Intelink.info : Vous avez évoqué hier lors d’un colloque sur le renseignement - où étaient présents Daniel Hervouet, contrôleur général des Armées et Bernard Besson, contrôleur général, Haut Fonctionnaire au SGDN - la possibilité que la DGSE se voit dotée d’un porte-parole, c’est toujours d’actualité ?

Jean-Paul Ney : J’ai juste remis sur la table la proposition de Bernard Carayon faite en 2003 dans son rapport à l’Assemblée Nationale. A l’époque, Carayon estimait déjà que les services de renseignement n’ont jamais eu ni la place dans l’État ni l’image dans l’opinion publique qu’ils méritent. Il a jugé indispensable que la politique de communication auprès des grandes écoles devait être significativement renforcée et avait alors proposé de créer un poste de porte-parole de la DGSE. Je défends cette idée depuis, car ayant un temps étudié la communication au sein des services américains, je trouve qu’ils sont relativement offensifs et que cela leur permet de ratisser large tout en bénéficiant d’une image de marque à haute valeur ajoutée. Non pas que nous devrions tout faire comme les américains, mais certaines idées sont porteuses et fonctionnent à merveille. La DGSE doit bénéficier aussi de ce porte-parole pour d’autres activités, le cinéma par exemple, un film sur la DGSE est en ce moment même en préparation, j’ai été consulté pour guider le réalisateur dans ses démarches, il a eu un mal fou à se faire ouvrir des portes et à comprendre le système.

Intelink.info : Revenons au recrutement, quel est le profil type recherché par la DGSE ?

Jean-Paul Ney : Tout type de profil peut intéresser la DGSE. Le souci c’est que beaucoup de candidats ne passent pas les enquêtes de sécurité ! Alors que leur profil correspond à un véritable manque dans ce service. Il suffit que vous ayez eu un souci avec la justice – ce qui peut arriver à tout le monde, surtout de nos jours – ou que vous ayez été fiché par les renseignements généraux dans le cadre d’activités politiques et/ou associatives, que vous ayez une ligne dans le STIC (le fichier des infractions constatées de la police, ndr) pour que l’aventure s’arrête net. En ce qui concerne le STIC, le problème principal est que vous y avez droit même si vous avez été blanchi par la justice… c’est le serpent qui se mord la queue ! Lors de la dernière session de recrutement en mars 2007 en région parisienne, il y avait une grande diversité dans les profils : jeune, moins jeune, homme, femme, et des gens de divers horizons, origines et métiers.

Intelink.info : Vous avez parlé de dépoussiérage de la DGSE pendant le colloque…

Jean-Paul Ney : Effectivement, la DGSE n’a pas bonne réputation même au sein des armées ! Et pour cause, c’est là qu’on peut vous envoyer pour vous punir… C’est déjà arrivé et ça arrive encore. De plus, de vieux réflexes datant de la guerre froide ressurgissent parfois et l’innovation, la prise de décisions ainsi que l’évolution peuvent en prendre un coup.

Intelink.info : Quel est le type de poste ou le travail le plus intéressant à la DGSE ?

Jean-Paul Ney : L’analyse ou le terrain, il faut choisir. Il y a des gens qui passent des heures à analyser telle ou telle situation, tel pays, tel dirigeant, ils aiment ça, ce sont de très bons professionnels, de surcroît, de véritables passionnés. D’autres sont fait pour le terrain, aller chercher le renseignement là où il se trouve, c’est soit en équipe, soit dans la majorité des cas, seul. Pour ce dernier type de profil, il faut avoir une grande confiance en soi, un calme intérieur et un pouvoir de séduction poussé à l’extrême, surtout si vous devez recruter des sources en vous « découvrant ».

Intelink.info : Beaucoup y laissent la vie ?

Jean-Paul Ney : Pas plus que des policiers, des secouristes ou des pompiers en exercice, tout est relatif.

Intelink.info : Si vous étiez nommé à la tête d’un tel service, quel serait votre premier acte en tant que tel ?

Jean-Paul Ney : Ouvrir un véritable site Internet totalement indépendant de celui du Ministère de la Défense, créer une cellule de communication, puis, avec mon porte-parole, parcourir les grandes écoles à la recherche de nos futurs meilleurs éléments. Pour le reste, la DGSE fait déjà très bien son travail, elle à juste besoin d’une petite remise en forme !

Intelink.info : Vous préparez un livre sur la DGSE ?

Jean-Paul Ney : Oui, un ouvrage de vulgarisation, en effet le peu d’ouvrages sur les services secrets et/ou la DGSE relataient des expériences personnelles ou cachent des règlements de comptes quand bien ils sont destinés aux professionnels, alors j’écris un bouquin uniquement pour le grand public, forcément !

Comments

crise des vocations

Le problème de recrutement de la DGSE est, il me semble, le même que dans beaucoup de domaines. Je parlerais plus de la crise du patriotisme et des valeurs humaines en général. Je pense aussi que certains scandales médiatiques et l'effet big brother, notamment en Angleterre ont entâchés l'image des services secrets. je pense qu'il faut communiquer sur la légitimité d'un gouvernement à disposer de services secrets "maîtrisés". C'est l'excès et le désordre qui sont condamnables.

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